le 18 novembre 2009
du 9 au 16 novembre 2009
L'équipe des apéroètes revient d'un périple en Bosnie Herzégovine. Quatre dates, quatre villes : Tuzla, Mostar, Banja Luka et Sarajevo. Un pays multiple, à l'atmosphère et aux paysages déroutants. Une histoire (et une géopolitique) mouvementée qu'on ne peut pas s'empêcher de dire qu'elle est la notre, à cette heure particulière où nous formons le bloc "Europe", auquel la Bosnie Herzégovine n'est pour l'instant pas associée (pas plus que la Croatie, la Serbie, le Monténégro, le Kosovo) alors qu'elle s'avère indéniablement notre sœur.
Sarajevo est une ville totalement déroutante, peut-être parce qu’il est difficile de s’en faire une image contrairement à beaucoup d’autres capitales.
Paysage automnal d’arbres roussis, grandes maisons aux allures de chalets, la première impression aux abords de l’aéroport est toute «hélvète».
Puis l’on découvre la capitale bosnienne qui s’étale au creux d’une vallée et s’étend sur les flancs montagneux… immédiatemment surgit le trouble, sentiment inquiété et décalé. Parcourant les hauteurs en voiture, on conçoit réellement que cette ville eut été assiégée, c’était il y a quinze ans déjà, mais les rafales d’armes automatiques qui criblent de nombreuses façades sont la pour exprimer la réalité d’une guerre, qu’une guerre a bien eu lieu — et les cimetières, nombreux cimetières, collines recouvertent de sépultures, tout cela laisse sans voix.
C’est peut-être lassant pour ceux qui y habitent, de ramener toujours tout à ce conflit qui presque 4 années durant à mis le pays à feu et à sang, mais ici nous sommes bien en Europe, il n’y a pas de doute, et la question européene est celle qui taraude nos nations démocrates. Et la guerre qui a secoué les Balkans, cette histoire dont nous sommes les contemporains, ne peut pas nous laisser indifférents, nous ramenant aussi à la figure le silence piteux d’une Europe en construction face au massacres qui se perpétraient sous ses fenêtres.
Européenne oui, sauf que Sarajevo (comme 48% des habitants du pays) est d’obédience musulmane (le poil à gratter de l’Europe chrétienne) — y pointent de nombreux minarets, et les mosquées cohabitent avec les églises orthodoxes, tout comme les styles architecturaux modernes tantôt sobres, tantôt mégalomanes, ou anciens (reste de l’empire ottoman) ; tout cela ajoute au caractère dépaysant de la ville. Un mélange culturel fort — bien que la guerre ait mis à mal le brassage des populations propre à cette ville comme au pays. Il n’en demeure pas moins que Sarajevo est une capitale très paisible, étrangement envoûtante et qu’à bien regarder ses habitants on ne saurait dire qui est quoi — si ce n’est bosnien en définitive.
Et les apéroésies dans tout ça ? L’arrivée c’était à Sarajevo, la première date le lendemain à Tuzla.
Après quatre heures de cars nous sommes arrivés à Tuzla (nord-est). Les cheminées du réacteur de la centrale électrique et l’air vicié (on a l’impression de respirer de la lignite à plein poumons, dehors comme dedans) soulignent la réalité industrielle de la ville. Tuzla a aussi ce caractère très paisible ressenti à Sarajevo. Pour prendre l’exemple roumain, elle a d’un côté le charme triste d’une ville industrielle telle que Focsani et le caractère lumineux et coloré de Sibiu (version capitale culturelle européenne). On imagine très bien d’ailleurs que Tuzla devienne une ville particulièrement attractive (ce qui est déjà le cas en soi), les ravalements de façades, le centre piétons, et la quantité de petites boutiques lui donnent un charme indéniable.
Nous avons joué le mardi 10 au café restaurant le Heartland, devant un public «clairsemé» (une vingtaine de personnes) — précisons que nous avons joué à 18h., qu’il était peut-être un peu tôt pour les personnes susceptibles d’être intéressées (et que les réserves de public francophone à l’étranger sont généralement très vite épuisées !), l’accueil à toutefois été bon pour cette première un peu fébrile, qui plus est nous avons fait de très belles rencontres — avec l’espoir de tisser des liens dans un futur proche, et de coordonner des projets, des échanges.
Après environ six heures de cars nous sommes arrivés à Mostar (sud du pays). Cette fois nous avons été frappé par l’atmosphère méditerranéenne qui émane de ses petites rues étroites, de sa végétations (treilles, figuiers et orangers) et des ruisseaux qui la parcourent. Nous nous sommes immédiatement rendu vers le célèbre vieux pont de Mostar, détruit pendant la guerre, refait depuis à l’identique, mais qui stigamtise encore aujourd’hui les querelles — oserais-je dire de «clochers»… De toutes les villes visitées elles est la plus marquée encore aujourd’hui par les événements passés. Il semble y faire bon vivre (même si la ville est réellement divisée en deux : bosniaque et croate) et c’est dans un lieu qui tente de dépasser toutes ces divisions, de rassembler autant que faire se peut ceux qui veulent aller de l’avant et brasser un public de tous âges, toutes catégories sociales, religieuses, etc. confondues, c’est donc dans le café-concert Abrasévic {abrazévitch} que nous avons joué. Public francophone, de multiples nationalités, au milieu duquel nous avons également tenté de faire des traductions simultanées (notamment «Le Lien» de Daniil Harms). Là encore de belles rencontres avec des personnes extrèmement attentives à notre proposition poétique.
Pour changer un peu, nous avons pris le train qui à mis 6 heures pour atteindre la ville de Banja Luka (nord). C’est la ville où nous avons eu le moins de temps pour la découverte (arrivée à 15h30, crépuscule à 16h30, installation à 19h., jeu à 22h. départ le lendemain à 7h.). Victime d’un tremblement de terre à l’orée des années soixante-dix, Banja Luka offre le visage d’une ville plus récente, plus moderne, plus occidentale et plus riche que les trois précédement citées. On ressent aussi (de visu ai-je envie de dire tant tout cela passe par des impressions, des a priori) un potentiel, notamment culturel, très fort.
Nous avons joué dans le bar-café du théâtre de la ville. La tâche a été rude ! la configuration du bar se prêtait difficilement (phoniquement parlant) à la disposition que nous avions conçu préalablement et il nous a fallu nous carapater dans une alcôve pour échapper au brouhaha émanant de la clientèle du bar venue se désaltérer. Une fois de plus nous avons pris le temps de la rencontre, de la discussion avec de nombreuses personnes présentes.
Retour à Sarajevo pour jouer le dimanche midi (le samedi c’était Bosnie Herzégovine-Portugal, match comptant pour la qualification de la coupe du monde de football, autant dire que notre spectacle ne faisait pas le poid !). Chaleureusement accueilli au Balkan café nous avons joué devant une petite jauge (une quinzaine de personnes), mais l’attention était là et l’energie aussi, une fois de plus, de beaux moments avec l’intervention en chansons (françaises, en allemand ou traditionnelles bosniaques) de personnes de l’assemblée.
On l’aura compris, l’aspect géo-politique est inaliénable à la Bosnie Herzégovine (surtout) et aux pays qui formaient l’ex-yougoslavie ; qu’on y vienne pour des raisons professionnelles ou en simple touriste. Ce, peut-être, avec plus d’évidence pour les français qui sont attachés à des concepts forts comme la Nation, la République, le Peuple Souverrain. Je souligne volontairement cette dernière notion car il apparaît clairement (a écouter tous ceux avec qui nous avons parlé) que le peuple bosnien ne se sent pas maître de son destin. Et comme partout ailleurs, mais de façon plus dangereuse encore, il a affaire à des représentants politiques peu scrupuleux pour arriver à leurs fins électoralistes.
Peut-être qu’il nous faudra y retourner pour se dégager un peu plus de ce sentiment très fort (je ne sais pas si elle convient, mais j’ai l’image d’un journal papier qui laisse des traces noires sur les doigts tandis qu’on le lis) et apprécier la vie en Bosnie Herzégovine à sa juste valeur, au présent.
C’est toujours très dur d’évaluer le niveau de francophonie, mais il nous faudra désormais mieux établir notre feuille de route quant au type d’intervention apéroétique hors hexagone. La formule organisée en Arménie nous semble être l’une des plus judicieuses : une ville point d’attache, des interventions auprès de public averti (université, lycée, centre culturel français,etc.). Pour les interventions dans les bars, il faudra réunir un maximum de conditions considérant que les clients de tel bar ne parle pas forcément français et ne vont pas arrêter de vivre pour nous écouter religieusement. Nous avons souvent été à la lutte, et les apéroésies ne sont pas une performance.
Détail non négligeable : les 4 lieux ou nous avons joué étaient fumeurs et nous nous sommes soudain aperçus que nous n’y étions plus habitués, ce qui a eu des conséquences directes sur les voix (associés aux espaces surchauffés = 29° dans la chambre !) et les gorges un peu encombrées !
Les voyages accumulés (train + avion + multiples trajets en cars) rognent également beaucoup d’énergie. Enfin bon, cette semaine, avouons-le, a correspondu à peu de chose près à ce que nous attendions d’une tournée comme celle-ci — pour notre plus grand plaisir.
Nous tenions ici à remercier toutes les personnes qui nous ont accueilli lors de notre séjour, notamment les attachés et directeurs culturels : Aline à Sarajevo, Pascal (et son bras droit Aïda) à Tuzla, Yasmina à Mostar et Bérengère à Banja Luka, sans la détermination de qui tout cela n’aurait pu se faire.
Un grand merci à Rozenn Tregoat, manageuse et technicienne de choc, dotée de quelques rudiments de langue bosnienne, sans qui nous aurions certainement très souvent loupé nos bus.
(ce compte rendu est signé Régis Guigand)